Lion solitaire

Publié le 26 Juillet 2009



L’histoire qui suit est celle d’un lion… Que fait le roi des animaux dans une basse-cour, diront les esprits chagrins ? Eh bien, il s’agit d’une ferme africaine et le lion s’est perdu, voilà tout. Ou alors il fait chaud, c’est la sécheresse et il a soif. Qui peut connaître les pensées d’un lion ?
Donc le lion surgit.

             - Roar 

Vous remarquerez qu’il s’agit d’un tout petit lion, et même d’un lionceau. Aussitôt les enfants l’attrapent par les pattes arrières et courent l’apporter à l’intérieur. Vous devinez déjà que le lion va être adopté. On le nourrit avec les restes, on le promène en laisse, on le cajole… et le lionceau devient un  animal superbe totalement apprivoisé. Mais lui fournir ses quartiers de viande coûte toujours plus cher au fermier qui décide de rentabiliser le fauve. Alors il invite ses voisins à assister au lever du lion, à sa toilette, à ses repas, ou lui fait faire ses exercices quotidiens en public moyennant finances.

 

« Mais, lui dit le maire de la ville la plus proche, pourquoi ne pas organiser un spectacle plus ambitieux ? Par exemple, organise des jeux avec une vache ou une chèvre...»

Son cheptel est bien maigre, mais le fermier, qui doit de toute façon nourrir le superprédateur, accepte.

Le grand jour arrive et des centaines de spectateurs s’agglutinent en plein soleil pour assister à la scène. Le lion, lui, attend son déjeuner, paisiblement assis au milieu de la cour. Cependant contre toute attente, la vache malade amenée par le fermier s’affole, et, sous l’effet du pic d’adrénaline, fonce à travers les spectateurs en direction d'un bois, bientôt suivie du lion, puis du fermier…

 

Ce dernier rencontre alors un homme qui lui dit avoir toujours vécu dans ce bois et qui lui révèle qu’il court en réalité après ses propres fautes, mais c’est une autre histoire…

 

Revenons à nos lions. Car le mâle a rencontré une lionne qu’il ramène à la ferme et qui donne bientôt naissance à cinq beaux lionceaux. Encore des bouches à nourrir pour notre malheureux fermier qui n’en peut plus ! Le patron de l’imprimerie lui propose alors un rendez-vous d’affaires dans le meilleur restaurant de la ville. Après lui avoir raconté ses débuts dans les agendas, tracts et autres registres, et non sans lui avoir lui avoir montré des photos de sa famille, il en vient au fait :

          - Ecoute, les gens en ont assez des calendriers avec des chats ou des chiots. Je veux être le premier à offrir un calendrier avec des lionceaux. Tu seras très bien payé…

Affairé pour sa part autour d’une dorade grillée, le fermier n’en croit plus ni ses oreilles, ni ses papilles, et s’empresse d’accepter.

Le début d’année lui offre des bénéfices florissants, mais l’argent apporté par cette manne saisonnière est vite épuisé. L’imprimeur a alors une autre idée :

      - On va faire de nouvelles photos, mais cette fois pour des calendriers juifs et musulmans !

On couronne le lion et on le fait poser devant des manuscrits de Tombouctou, un tabot de Lalibela et les fragments d'une synagogue du Kerala retrouvés dans l'épave d'un navire portugais… Sauf que le lion se prend au jeu : il refuse d’enlever sa couronne et de rendre les livres !

 

On fait aussitôt venir le vétérinaire du village qui conclut à un syndrome de Jérusalem... Mais il n’a rien d’autre à proposer que d’exorciser le pauvre animal.
Arrive un  rationaliste convaincu, à propos duquel une rapide enquête montre hélas que personne ne l'a appelé sinon l’attrait de la renommée. Or face à "l'évidente religiosité du fermier", ce dernier penche plutôt pour un syndrome de Stockholm.

Un troisième expert, dépêché celui-là par le Négus en personne, affirme pour sa part que le lion est en réalité le Roi Salomon. Sans demander l’avis de qui que ce soit, il fait boire au félin un breuvage... qui n’a pour effet que de lui faire perdre sa crinière !

           

Alerté, le fameux Dr Schweitzer se saisit du sort du lion et fait construire un hôpital de campagne avec l’aide de dizaines de bénévoles. Le photographe Eugene Smith immortalise le chantier pour le compte de Life Magazine et plusieurs célébrités du monde du reggae décident de venir s’installer sur place. Il faut en toute hâte augmenter le standing de l’établissement, mais environ un tiers des patients guérissent dans l’atmosphère apaisante que procurent fontaines, bibliothèques, salles de cinéma et autres piscines, ce qui accroît encore la confusion. Quand au médecin, il prend l'initiative d’utiliser le lion pour soigner ses malades : les anxieux doivent lutter contre le fauve, son rôle consistant à tomber sur le dos avec les dépressifs ou à soustraire un orteil aux forcenés. Les erreurs de diagnostic s’avèrent désastreuses…

 

Quelques jours suffisent pour que le lion se lasse de tout ce remue ménage et décide de rentrer à la ferme. Sauf qu'entre temps, la lionne l’a quitté. Quant au fermier, il a trouvé un travail au sein de la toute récente télévision d’Etat. Reste le bâtiment flambant neuf construit par les villageois qui a été déserté une fois les subventions versées. Alors le lion repart en son palais. Comme on a refusé de le circoncire, il fait contre mauvaise fortune bon coeur et dévore à la fois Dostoïevski et Tolstoï. Puis il se met à lire des écrivains américains un peu iconoclastes comme Malcolm Lowry ou Philip Roth. Parfois des touristes lui laissent des romans à la mode, mais il ne les parcourt qu'à contrecoeur. C'est tout de même un lion ! Enfin, il a tout son temps, d'autant qu'il ne mange plus que les pâtes au fromage que viennent lui apporter ses derniers fidèles.

 
Loin de là, le royaume d'Ethiopie est au bord de la guerre civile, à peine a-t-il le temps de s'y intéresser que les derniers empires s'effondrent, et, au fond, le lion sait qu’il aura un rôle à jouer dans l’avenir. Mais il attend son heure...

Rédigé par C. Mazières

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