Mauvais cygne

Publié le 23 Août 2009



Au XIVème siècle, le tristement célèbre ogre Rothbart régna sur un château. L'imposante forteresse, avec ses hauts murs crénelés et ses proportions parfaites, occupait une position stratégique sur la rive est du Léman. Son propriétaire bénéficiait en outre de l'amitié du comte de Savoie et ses crimes impunis se comptèrent bientôt en milliers.  Pendant ce temps, sourds aux appels des prisonniers du château, les canards continuaient de se réjouir devant les paysages verdoyants et les ciels d'été qui signifiaient abondance de nourriture et survie assurée pour leur progéniture. Courage, solidarité et compassion devait bien être la devise des humains...

Or un lointain descendant de ces canards flânait un matin sans brouillard au large de Montreux quand il le vit. C'était bien lui, le cygne dont on parlait, celui qui, des années durant, les avait assurément espionnés, vivant à leurs magrets tout en projetant de les fuir. Le canard échauffa ses ailes et adopta la cadence d'éperonnage dite aussi technique de l'hydroglisseur pour filer raconter la nouvelle à ses comparses.

Les canards multiplièrent soudain les signes de bienveillance envers les éponymes faux amis. On échangea ainsi quelques politesses devant d'infimes miettes, on barbota innocemment en leur compagnie. Des canes toujours plus jolies se mirent bientôt à nager dans le sillage de notre bel oiseau. Les cygnes ne tardèrent pas à trouver de longs coups aux canetons et des regards attendris au cygne. "Yes we cane !" s’exclama-t-il, finalement excédé (les oies de basse-cour aimaient plaisanter ainsi un peu facilement sur les canards limitrophes) . Ses frères s'immobilisèrent, tournant vers lui des regards glacés Les cygnes, en leur for intérieur, étaient des aristocrates : ils n'étaient pas accoutumés à pareils excès. Pour aggraver son cas, l'animal ajouta une expression populaire évoquant une ponte et un violon, avant de tout simplement donner aux canards des noms d'oiseaux. C'en était vraiment trop de ces vulgarités de canard sauvage ! 
 
Il était probablement de ces disciples de Buffon qui ressassaient les idées des Lumières. Or, durant la présence française, un grognard, ancien sans-culotte, avait  jugé bon devant la fuite des canards de plonger capturer un cygne et d'en faire un festin. Pas de doute, leur hôte était bien un imposteur : un ogre, russe celui-là, ne disait-il pas des canards qu'ils feraient de bons révolutionnaires, eux qui couraient encore une fois leur tête coupée ?

Chaque soir, les canards se gaussaient de leurs farces et échafaudaient de nouveaux plans. On murmura bientôt que le libertin propageait une nouvelle forme de grippe, qu'il s'amusait à permuter les oeufs ou qu'il était l'ambassadeur extraordinaire d'une société secrète, le clan M.:c Don.:ld soupçonné de prôner des Nations aviaires unies.

Pourtant, comme il aimait les cygnes ! Même ceux qui le combattaient le traitaient avec respect en ennemi à part entière et presque en chevalier.  Il se souvint de son passage à la ferme, du chat qui s'étonnait de son amour de l'eau, de la poule qui se désespérait de ne pouvoir le faire pondre, du jour où Andersen l'avait aperçu et où ils s'étaient compris d'un seul regard, des couples dans les jardins de Varsovie, de ce qu'il y avait au-dessus et au-dessous de la surface des eaux... il avait le sentiment que son esprit englobait le monde et qu'il n'avait pas toujours été un oiseau. Et au fond, le fait qu'il fût un canard ou un cygne n'avait jamais eu la moindre importance...  

Mais il se souvint aussi de l'existence plus au sud d'un royaume peuplé de cygnes noirs aux moeurs pareilles en tous points à celles de ses anciens compagnons. Il descendit le Rhône dans la fumée des ateliers et des bateaux à vapeur, traversa des étangs salés parmi d'indifférents et rougeauds échassiers et se trouva enfin face au Grand lac. Maître des vents et des eaux, que ces vagues étaient laides mais l'horizon semblait calme et de l'autre côté se trouvait l'espoir...

EPILOGUE

Cela dit, le cygne n'est ni idiot ni dépressif et notre spécimen jugea opportun de longer la côte vers l'est.  Certains dirent l'avoir aperçu perché sur un toit à Nessebar, d'autres parmi les pélicans du delta du Danube. L'intrépide Richard Burton (l'iconoclaste, pas l'acteur) mentionne même la présence de notre drôle d'oiseau parmi les faucons d'Harrar. Bref, il fait du tourisme : il a beau avoir été le héros d'un conte, il ne faut pas rêver non plus qu'il paye pour les canards !  

Rédigé par C. Mazières

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