L'homme sans loi

Publié le 13 Mars 2013

Map-of-Oz.jpg

Poldévie (1753)

La Poldévie fut le premier pays à promulguer le Serment.

Personne dans l'ancien royaume ne savait ce qu'il supposait, interdisait ou entraînerait, et en cela consistait justement la force et de l'avenir d'une telle mesure. 

L'histoire avait commencé lorsque, pour renflouer les caisses de l'Etat, les princes de Poldévie avaient revendu les droits sur leur passé. Une décision purement formelle qui ne prévoyait jamais que l'exploitation des sols à des fins archéologiques, la maîtrise de la langue ancienne et l'interprétation de la Règle des Arpents Communs. Les citoyens de Poldévie, s'ils respectaient l'esprit de la Loi (pouvait-on d'ailleurs parler de loi puisqu'il s'agissait de libertés ?), se voyaient accorder une lettre de mission et la Longue vie promise par la Fédération nationale des sciences. Dans le même temps, chacun craignant d'enfreindre le texte secret, ce dernier porta un coup fatal à la réputation d'effervescence et d'inventivité du peuple poldève. Mais une fois encore, cela ne pouvait porter en soi à préjudice.

Par un absurde concours de circonstances (lié à l'acheminement du courrier par grand vent sur une route maritime),  plusieurs anciens sujets ne reçurent pas l'indispensable missive. Sentant leurs jours comptés, ils adressèrent une requête à la Cour des registres,  mais  celle-ci ne put se prévaloir de ses compétences. Il aurait de plus fallu décacheter la totalité des lettres, remonter aux avant-postes initiaux, connaître les prévisions d'ensemble et les aptitudes individuelles... Il ne restait en somme qu'à les faire patienter, le temps qu'une génération sans incident majeur marque la réussite du Serment poldève.
 

Nicolas-Bouvier.jpg

Kafiristan (photo Nicolas Bouvier, 1953)

Parmi les Égarés se trouvait un peintre de l'ancienne Académie royale. Il déposa un recours devant la Société des marchandises, tenta en vain d'en appeler au Bon souvenir au prince régnant du Kafiristan, mais il était au moins clair qu'après une telle affaire, même l'association philanthropique en resterait sans voix.

De telles anecdotes anciennes et oubliées ne seraient pas pour nous étonner...

Une série d'articles sur le Kafiristan a cependant attiré dernièrement mon attention - peut-être parce que la question sanitaire dans le Royaume de la longévité avait connu un tournant pendant cette période troublée.

Je venais de commencer un roman himalayen haut en couleurs, sorte de variante moderne de notre histoire. J'imaginais le peintre ravagé par ses toiles imaginaires, l'improbable pays sans mémoire, une population résignée sous les tempêtes récentes... Je me disais que ses oeuvres auraient pu mieux que d'autres - singularité oblige - décrire les changements en cours, être entendues, créer un sursaut de nature à interrompe les grands conflits poldèves...

Où qu'au moins les glaces parcourues par les hordes de soldats n'avaient su l'arrêter. Je rêvais de ce rebelle involontaire dont il ne subsistait, comme de sa jeune nation, aucune trace.

De telles aventures avaient attendu deux siècles sans limites pour quitter la légende.

Rédigé par C. Mazières

Repost 0