Les oiseaux

Publié le 16 Août 2009


Manifestation sur le périphérique... Le camion avait pris la sortie Porte de Clignecourt. Il descendait maintenant le boulevard David Lachapelle. Louis et Jack s'inquiétaient pour le précieux chargement : une centaine de gallinacés labellisés fermiers qui supportaient depuis plus de deux heures les températures du mois d'août. Il fallait encore affronter un embouteillage rue Lalayette.

"On bifurque à la prochaine face à Salazar" suggéra Louis, dyslexique et incertain. Il avait de plus en plus peur des retenues de salaire. 

"Avec la crise, les gens partent plus, c'est comme ça. Alors, si on est moins payés, ce sera comme un geste de solidarité..." se risqua Jack, philosophe (il était aussi un peu économiste à ses heures).

 Soudain ce fut le choc. Chaussée d'Antin : ils avaient eu juste le temps de lire l'inscription sur l'entrée. Puis ce furent les escaliers. Et le trou noir. Ils n'étaient pas blessés, mais fortement commotionnés. Les poules aussi. Les cages et la porte arrière du véhicule s'étaient fracassées sur le tourniquet métallique du métropolitain.

Les plus intrépides bipèdes titubaient sur les marches quand une cinquantaine d'autres remontaient sans demander leur reste vers la surface.

Les portes des galeries Galliera étaient ouvertes. Avec le réchauffement, les gens ne partaient plus et les vigiles étaient en grève : tristes tropiques, aurait remarqué Jack.

Une escouade de coqs labélisés s'égayaient dans le sous-sol au rayon bricolage, à jamais perdus pour les boucheries André. D'autres volatiles se saoulaient des effluves de parfums du grand hall surmonté de sa verrière et de ses fresques Second Empire. Le restant des poules et poulets s'agitaient parmi les soldes des rayons "prêt-à-porter", "mode", "haute-couture", "sans étiquette" et "n'y pensez pas". Ils tournaient immanquablement leurs yeux exorbités et leur cou extensible en tous sens, caquetant pour un costume ou piaillant pour un porte-maillot, pour finir par picorer de rage un chapeau de paille. Un commando isolé, parti à jamais à la découverte du rayon informatique & télévisions, semblait pour sa part hypnotisé devant les écrans plasma tel Charlton Heston devant la statue de la Liberté, qui n'en paraissait elle-même que plus ensablée et figée. 

Un homme chauve et bedonnant qui ressemblait à Alfred Hitchcock marchait au milieu de ce remue-ménage en parlant aux oiseaux avec guère plus d'attention qu'un sans-abri s'offrant une diatribe. "Un gentleman revient d'une grande ville d'Europe centrale et dit à ses amis :

- Là-bas, j'ai vu un homme qui croyait à l'égalité de tous les hommes, un homme plus riche et puissant qu'un roi, un roi qui travaillait comme ouvrier, un ouvrier qui savait tout de la physique et de la biologie, un chercheur qui n'ignorait rien de la religion et des choses cachées de la Cour, un anonyme dans la foule des mendiants qui connaissait aussi bien la Sibérie que le monde des lettres !

 Alors, un de ses amis qui ne le prend pas au sérieux lui dit : 
-  Et alors ? C'est une très grande ville !
Ce à quoi il répond : "Vous ne m'avez pas compris, il s'agissait de la même personne !"

Plus bas, les oiseaux inanimés gisaient sur les marches. C'est toujours étrange un oiseau qui ne vole pas, parce qu'il ne pense plus peut-être. Ou que sa démarche et ses regards sur le monde sont aussi un peu les nôtres.

Rédigé par C. Mazières

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